L'essentiel
- Le DSA (règlement (UE) 2022/2065) s'applique pleinement depuis le 17 février 2024 à tous les services intermédiaires opérant dans l'UE, des hébergeurs aux très grandes plateformes.
- Toute décision de modération qui vous touche (suppression, suspension, démonétisation, baisse de visibilité) doit être motivée et contestable gratuitement.
- Vous pouvez faire réexaminer le litige par un organe de règlement extrajudiciaire indépendant et certifié, sans passer par un tribunal.
- En France, l'ARCOM est le « coordinateur pour les services numériques » ; la Commission européenne supervise directement les très grandes plateformes et peut infliger des amendes allant jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires mondial.
Vos droits
Le DSA est un règlement européen : il s'applique directement en France, sans qu'une loi nationale soit nécessaire (la loi française du 21 mai 2024 dite « SREN » en a organisé la mise en œuvre, notamment les pouvoirs de l'ARCOM). Voici ses apports essentiels pour vous.
1. La motivation des décisions (article 17). Quand une plateforme retire votre contenu, en réduit la visibilité, suspend votre compte, suspend la monétisation ou restreint un service, elle doit vous adresser un exposé des motifs : les faits reprochés, la règle (loi ou conditions d'utilisation) sur laquelle elle s'appuie, l'usage éventuel d'un outil automatisé, et les recours possibles. Fini, en principe, le bannissement muet.
2. Le recours interne (article 20). Les plateformes en ligne doivent offrir un système interne de traitement des réclamations : gratuit, électronique, ouvert au moins six mois après la décision. La réclamation doit être traitée de façon diligente et non arbitraire, et la décision finale ne peut pas reposer uniquement sur des moyens automatisés — un examen humain doit intervenir. Ce recours vaut dans les deux sens : il bénéficie aussi à la personne qui a signalé un contenu et conteste l'inaction de la plateforme.
3. Le règlement extrajudiciaire des litiges (article 21). Si le recours interne échoue — ou même directement —, vous pouvez saisir un organe de règlement extrajudiciaire des litiges certifié par le coordinateur d'un État membre. Ces organes sont indépendants et impartiaux ; la procédure est conçue pour être gratuite ou d'un coût minime pour l'utilisateur. Leur décision ne lie pas juridiquement la plateforme, mais celle-ci doit coopérer de bonne foi, et les taux de mise en œuvre sont publiés. Exemple concret : l'Appeals Centre Europe, certifié en Irlande en 2024, traite en français des litiges concernant notamment Facebook, Instagram, TikTok et YouTube. La Commission européenne publie la liste des organes certifiés ; l'ARCOM certifie ceux établis en France.
4. Les signalements et les signaleurs de confiance (articles 16 et 22). Toute personne peut signaler un contenu illicite via un mécanisme dédié, et la plateforme doit traiter le signalement avec diligence et notifier sa décision. Les signaleurs de confiance — des entités expertes désignées par les coordinateurs nationaux — voient leurs signalements traités en priorité. En France, l'ARCOM a désigné les premiers signaleurs de confiance (parmi lesquels Point de Contact, l'ALPA, l'IFAW ou INDECOSA-CGT).
5. Transparence et protection renforcée. Le DSA impose aussi : la publication de rapports de transparence sur la modération, l'interdiction des publicités ciblées sur les mineurs et de celles fondées sur des données sensibles, l'interdiction des interfaces trompeuses (« dark patterns »), et, pour les très grandes plateformes (plus de 45 millions d'utilisateurs dans l'UE, comme Facebook, Instagram, TikTok, YouTube ou X), des obligations d'évaluation et de réduction des risques systémiques, sous la supervision directe de la Commission européenne.
6. Les sanctions. Les manquements exposent les plateformes à des amendes pouvant atteindre 6 % de leur chiffre d'affaires annuel mondial, prononcées par la Commission (très grandes plateformes) ou les autorités nationales. Plusieurs procédures formelles ont déjà été ouvertes par la Commission contre de grandes plateformes depuis 2023. Ces sanctions ne réparent pas votre préjudice individuel — pour cela, les recours individuels et la voie judiciaire restent la bonne porte —, mais elles donnent du poids à vos démarches.
La marche à suivre
Comment activer concrètement ces droits quand une décision vous touche ? En cas de problème avec votre compte, vous pouvez engager une démarche de contestation en suivant cette procédure :
- Identifiez la décision et exigez sa motivation. Conservez la notification reçue. Si elle est absente ou vague, demandez par écrit l'exposé des motifs de l'article 17. Les décisions de modération des plateformes sont par ailleurs versées (anonymisées) dans la base de données de transparence de la Commission, ce qui peut aider à comprendre le motif type invoqué.
- Utilisez le recours interne (article 20). Gratuit, dans l'interface de la plateforme, dans les six mois. Soyez factuel, joignez vos preuves, et demandez expressément un réexamen humain.
- Saisissez un organe de règlement extrajudiciaire certifié (article 21). Choisissez un organe compétent pour la plateforme et la langue concernées, sur la liste publiée par la Commission européenne ; pour les organes établis en France, consultez l'ARCOM. La plateforme doit coopérer de bonne foi à la procédure.
- Envoyez une mise en demeure si le blocage persiste, à l'entité européenne de la plateforme, en visant précisément les articles 17, 20 et 21 du DSA et les manquements constatés.
- Saisissez la juridiction compétente. Le DSA ne supprime aucun recours judiciaire : vous pouvez agir devant le juge français (tribunal judiciaire pour les particuliers, tribunal de commerce entre professionnels), y compris en référé en cas d'urgence. Vous pouvez aussi signaler le manquement à l'ARCOM, qui ne tranche pas les litiges individuels mais peut en tirer des conséquences sur le plan de la régulation.
Les délais à connaître
- 17 février 2024 : application complète du DSA à toutes les plateformes (depuis août 2023 pour les très grandes plateformes).
- 6 mois minimum : durée d'ouverture du recours interne après une décision de modération (article 20).
- 90 jours : horizon de principe pour la résolution d'un litige par un organe extrajudiciaire certifié, prolongeable pour les litiges complexes (article 21).
- Pas de délai pour signaler un contenu illicite — mais plus le signalement est rapide et documenté, plus il est efficace.
- 5 ans : prescription de droit commun pour une action civile en réparation (article 2224 du Code civil).
Modèle de courrier
[Nom, prénom / Raison sociale]
[Adresse, e-mail du compte][Entité européenne de la plateforme]
[Adresse]Lettre recommandée avec accusé de réception (ou formulaire de contact officiel, copie conservée)
Objet : demande d'exposé des motifs et de réexamen — décision du [date] concernant [compte / contenu / monétisation] [identifiant]
Madame, Monsieur,
Le [date], vous avez pris à mon encontre la décision suivante : [suppression de contenu / suspension de compte / démonétisation / restriction de visibilité — précisez].
En application de l'article 17 du règlement (UE) 2022/2065 (DSA), je vous demande de me communiquer un exposé des motifs clair et spécifique : faits et circonstances retenus, fondement juridique ou contractuel précis, recours à des moyens automatisés le cas échéant, et voies de recours ouvertes.
En application de l'article 20 du même règlement, je forme par la présente une réclamation contre cette décision et demande son réexamen diligent, objectif et non exclusivement automatisé, pour les raisons suivantes : [exposez vos arguments et joignez vos preuves].
À défaut de réponse satisfaisante sous [15] jours, je saisirai un organe de règlement extrajudiciaire des litiges certifié au titre de l'article 21 du DSA, sans préjudice de tout recours juridictionnel.
Veuillez agréer, Madame, Monsieur, mes salutations distinguées.
[Signature — pièces jointes]
FAQ
Le DSA oblige-t-il la plateforme à rétablir mon compte ?
Non. Il vous garantit une motivation, un réexamen sérieux et des voies de recours indépendantes. Si la décision était injustifiée, ces recours aboutissent souvent à un rétablissement, mais aucun texte ne le garantit d'avance.
Quelle différence entre l'ARCOM et la CNIL ?
L'ARCOM est le coordinateur français pour les services numériques : elle supervise l'application du DSA (certification des organes de règlement des litiges, signaleurs de confiance, contrôle des plateformes établies en France). La CNIL reste compétente pour tout ce qui touche aux données personnelles (RGPD) — par exemple si la plateforme refuse de vous restituer vos données.
Le DSA s'applique-t-il aux petites plateformes et aux forums ?
Oui, avec des obligations graduées : les micro et petites entreprises sont exemptées de certaines obligations (dont le recours interne de l'article 20), tandis que les très grandes plateformes en supportent davantage. Les obligations de motivation des hébergeurs (article 17) ont en revanche un champ très large.
Information générale, à jour en juin 2026. Cet article ne constitue pas un conseil juridique et ne remplace pas la consultation d'un professionnel du droit.
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